Journal
Montre-toi, c'est Halloween
Léo creuse la citrouille face à la baie, trop éclairé pour que ce soit un hasard. Noah, venu seulement tenir le couteau, découvre qu'il ne peut plus quitter des yeux ce que son ami s'arrange à montrer.
La pulpe froide lui colle sous les ongles avant même qu’il ait compris pourquoi il ne bouge plus. Orange, filandreuse, un peu sucrée, elle glisse entre les doigts de Léo et retombe dans le creux de la citrouille avec un bruit mou. Noah tient le couteau. C’est tout ce qu’on lui a demandé. Tenir le couteau. Il le tient mal, lame vers le bas, poignet trop raide, parce que ses yeux ne savent plus où se poser.
La baie donne sur la rue déserte. Personne, ou presque. Un lampadaire, des feuilles mortes, la lumière jaune d’un porche plus loin. Dedans, Léo a allumé le plafonnier et la lampe du plan de travail, trop, beaucoup trop pour une soirée d’octobre où l’on creuse un légume. La vitre le renvoie en plein. Torse nu. Short de sport gris, taille basse, assez basse pour que la ligne des hanches soit une provocation et non un accident. Il est penché. Les omoplates bougent quand il arrache les filaments. Le dos est large, luisant d’un effort qui n’a rien d’un effort. Noah voit le creux des reins, la naissance des fesses, le tissu qui tire.
Tu vas le poser, ce couteau, ou tu comptes me le planter dans la main ?
La voix de Léo est basse, presque amusée. Il ne se retourne pas. Il sait. Noah le sait aussi, maintenant, avec une précision qui lui chauffe la nuque. Ce n’est pas un hasard, la lumière. Ce n’est pas un hasard, le short. Ce n’est pas un hasard s’il a appelé Noah juste pour tenir le couteau alors qu’il y en a trois dans le tiroir.
Noah pose la lame sur le bois. Le manche claque, sec.
Tu es en vitrine.
Je sais.
Léo se redresse. Lentement. Les abdos se dessinent sous la peau tendue, pas un ventre de magazine, un ventre de gars qui soulève, qui sue, qui aime qu’on le regarde le faire. Un filet de pulpe lui barre le nombril. Il ne l’essuie pas. Il passe le dos de la main sur sa bouche, écarte les doigts, et Noah voit la langue, brève, goûter l’orange. Le geste est sale. Calculé. Beau.
Dehors, une voiture passe sans ralentir. Le reflet de Léo tremble sur la vitre, puis se fige de nouveau, offert à la rue comme à une salle.
Si quelqu’un lève les yeux, dit Noah.
Qu’il lève.
Léo attrape le bord du short des deux pouces. Il ne le baisse pas encore. Il le tire d’un centimètre, juste assez pour que la toison sombre apparaisse, dense, taillée n’importe comment, et que le haut de la queue se devine, lourde, déjà à moitié dure contre le coton. Noah sent sa propre bouche s’assécher. Il est venu en sweat, en jean, l’air de celui qui aide un pote. Il a vingt-huit ans, Léo trente et un, ils se connaissent depuis la salle, les bières, les blagues trop longues. Rien de ça. Ou tout de ça, et Noah ne voulait pas le nommer.
Regarde-moi, dit Léo. Pas la citrouille. Moi.
Noah regarde. C’est ça, le piège, et il y entre sans se débattre. Léo tourne un peu les hanches vers la vitre, vers lui, les deux à la fois. Le short descend. Pas d’un coup. Par à-coups, comme s’il se déshabillait pour un public qui n’existe pas encore et pour celui qui existe trop. Les fesses apparaissent, rondes, fermes, une ombre de poils au sillon. La queue se libère, épaisse, veinée, le gland déjà humide. Elle tape contre la cuisse. Léo ne la prend pas. Il veut qu’on la voie pendre, grossir, se redresser toute seule sous le regard.
Noah a un bruit dans la gorge qu’il ne reconnaît pas.
Voilà, murmure Léo. Comme ça. Tu ne clignes pas. Tu ne fais pas semblant de chercher le couteau. Tu me manges des yeux jusqu’à ce que j’en aie la peau qui brûle.
Il se penche de nouveau sur la citrouille, nu cette fois, le cul cambré vers la pièce, la queue pendant dans le vide entre ses cuisses. Chaque mouvement de bras fait rouler les muscles du dos. La sueur perle entre les omoplates, une goutte, puis une autre, qui file jusqu’au sillon. L’odeur monte : pulpe crue, peau chaude, le savon bon marché de Léo et, dessous, le sexe, franc, animal. Noah s’approche d’un pas. Puis d’un autre. Il s’arrête à portée de main et ne touche pas. L’exhibition a ses règles. On montre. On fait attendre. On jouit d’être vu avant de jouir d’être pris.
Léo écarte les pieds. Le short reste coincé aux chevilles, ridicule, parfait. Il passe une main entre ses jambes, sans se retourner, et soulève sa queue pour que Noah la voie de profil dans la vitre, longue, dure maintenant, le gland sombre qui luit. De l’autre main il continue de creuser, comme si le travail importait. Les graines tombent. Son poignet frôle ses couilles. Il gémit, bas, pour que ça s’entende.
Tu bandes dans ton jean, dit-il. Je le vois dans le reflet. La braguette tire. Tu veux que la rue le sache aussi, ou c’est juste pour moi ?
Pour toi. La voix de Noah est rauque. Mais si tu veux la rue, tu l’auras. Je ne te couvre pas.
Léo rit, un son court, excité. Il se redresse, se tourne enfin. Face à Noah, face à la baie. La lampe lui sculpte le torse, les pectoraux lourds, les tétons bruns, la traînée de poils qui descend du sternum jusqu’à la queue. Il est entièrement là, sans pudeur, les bras un peu écartés, comme sur un plateau. Sa main se referme sur lui. Il se branle lentement, pouce sur le frein, yeux dans ceux de Noah, puis au-delà, vers la vitre noire où son propre corps se dédouble.
Reste où tu es, ordonne-t-il. Regarde comment je me touche quand je sais que tu ne peux pas t’en empêcher. Regarde mes couilles. Regarde comme elles remontent. Je pourrais jouir comme ça, rien qu’avec tes yeux. Tu le sens ?
Noah le sent. Sa main est sur sa braguette sans qu’il ait décidé. Il ouvre le jean. Le caleçon suit. Sa queue sort, moins longue que celle de Léo, plus droite, déjà mouillée au bout. Il ne s’approche toujours pas. Il se caresse en face, à deux mètres, et le regard de Léo descend, s’attarde, revient. L’exhibitionniste a trouvé son spectateur, et le spectateur découvre qu’il bande plus fort d’être celui qu’on joue que d’être celui qui joue.
Un vélo passe sur le trottoir. Le phare balaie la vitre une seconde. Léo ne se cache pas. Il accélère le poignet, hanches en avant, et le faisceau le frôle — torse, ventre, sexe — avant de disparaître. Il tremble. Pas de peur. De ce frisson précis d’avoir failli être pris et d’en vouloir davantage.
Plus près, dit-il. Pas pour me toucher. Pour que je sente ton souffle sur ma queue. Je veux voir ta bouche ouverte et ne pas te la donner tout de suite.
Noah obéit. Il s’agenouille sur le carrelage froid, jean aux cuisses, et lève le visage. Léo est au-dessus de lui, immense, la lampe dans les cheveux, la citrouille oubliée derrière. L’odeur est plus forte ici : sueur d’aine, prépuce, cette pointe salée qui perle et tombe, une goutte, sur la lèvre de Noah. Il ne lèche pas. Pas encore. Léo le lui interdit d’un doigt sous le menton.
Ouvre.
Noah ouvre. Léo pose le gland sur la langue, ne pousse pas. Il se frotte, lent, laisse la salive couler, regarde sa propre queue disparaître à peine entre les lèvres et réapparaître, brillante. Dans la vitre, la scène est obscène et nette : un homme nu, debout, un autre à genoux, la rue pour témoin imaginaire. Léo grogne.
Tu suces bien quand tu regardes en l’air. Garde les yeux. Je veux voir que tu me vois me voir.
Noah prend plus. La queue lui emplit la bouche, lourde, chaude, le goût de peau et de citrouille encore sur les doigts de Léo qui se crispent dans ses cheveux. Il baisse, remonte, laisse la salive filer sur le menton. Léo ne ferme pas les paupières. Il se regarde dans la baie par-dessus l’épaule de Noah, et chaque fois que leurs regards se croisent dans le reflet il enfonce un peu plus, jusqu’à la gorge, jusqu’au haut-le-cœur que Noah retient parce qu’il veut ça, cette utilisation, cette vitrine.
Assez, souffle Léo. Il se retire, la queue trempée, une ficelle de salive entre le gland et la lèvre. Debout. Tourne-toi. Je veux que tu voies ce que je vais te faire, et que la vitre le voie aussi.
Noah se relève, chancelant. Léo le plaque contre le plan de travail, pas contre la vitre — pas encore — et lui arrache le sweat. Le torse de Noah est plus mince, les épaules larges quand même, une cicatrice pâle sous une côte. Léo la lèche. Il lui mord le cou, assez pour marquer, et Noah gémit sans se retenir. Les mains de Léo descendent, ouvrent le jean jusqu’aux genoux, empoignent les fesses, les écartent. Un doigt, encore poisseux de pulpe, trouve l’anus et tourne, presse, entre. Noah se cambre. Le doigt est rude, précis. Un deuxième suit, trop tôt et juste assez. Léo les crochète, cherche, trouve. Noah jure.
Là. Tu vois ? Même ça, je veux que tu le saches. Je te prépare en te montrant. Regarde tes cuisses. Regarde comme tu trembles. Si quelqu’un s’arrête devant la maison, il verra ton cul ouvert sur mes doigts et ma queue contre ta hanche. Dis-moi que tu le veux.
Je le veux. Noah a la voix cassée. Montre-moi. Montre-leur. Mais prends-moi, putain, prends-moi pour de vrai.
Léo crache dans sa paume, deux fois, s’enduit. Il n’y a pas d’autre préparation, et ils le savent tous les deux, et Noah pousse en arrière pour le dire avec le corps. Léo aligne le gland, frotte, écarte. La brûlure vient, nette, large. Noah agrippe le bord du plan. Léo entre d’un coup de reins mesuré, pas jusqu’au bout, puis encore, puis jusqu’à la garde. Le souffle de Noah se coupe. La queue est énorme en lui, chaude, vivante. Léo ne bouge pas. Il laisse le corps s’habituer, les mains à plat sur les hanches, et il tourne la tête vers la vitre pour se voir enfoncé.
Regarde, dit-il contre l’oreille de Noah. Regarde-nous.
Noah lève les yeux. Dans le noir de la baie, deux hommes : l’un plié, l’autre derrière, les fesses de Léo qui se contractent, la sueur, la bouche ouverte. C’est indécent. C’est exactement ce que Léo voulait depuis qu’il a allumé toutes les lampes. Noah bande plus fort rien qu’à se voir pris.
Léo commence à bouger. Long, profond, chaque coup un claquement humide. La citrouille tremble sur le bois. Les couilles de Léo tapent contre celles de Noah. L’odeur de sexe couvre l’orange. Noah se branle d’une main, l’autre cramponnée au plan, et Léo lui écarte les doigts.
Non. Pas encore. Tu jouis quand je décide, et tu jouis en te voyant. Viens.
Il se retire, la queue luisante, l’anus de Noah qui se referme à peine. Il le tire par le poignet jusqu’à la vitre. Le carrelage est froid sous les pieds nus. Léo le retourne face à la rue, lui lève un genou, le cale contre la baie. Le verre est glacé sur le torse, les tétons, la queue de Noah qui s’y écrase et y laisse une trace. Dehors, la rue est toujours vide. Dedans, ils sont une affiche.
Léo le reprend par-derrière, d’un seul coup. Noah crie. Le son rebondit sur la vitre. Léo le baise là, fort, les mains sous les cuisses pour le tenir ouvert, le front de Noah contre son propre reflet. Chaque poussée plaque le sexe de Noah au verre. Le gland frotte, trop sensible. Léo grogne dans son cou, lui mord l’épaule, lui dit des choses basses : comme il est beau ouvert, comme sa trou serre, comme il voudrait que le voisin d’en face allume et compte les coups.
Touche-toi maintenant, ordonne-t-il. Mais regarde. Si tu fermes les yeux, j’arrête.
Noah se branle contre la vitre, le poignet cognant le verre, les yeux grands ouverts sur son propre visage défait et, derrière, le visage de Léo, sauvage, heureux d’être vu. Le rythme s’emballe. Léo le pilonne, plus court, plus profond, les doigts crispés sur les hanches au point d’y laisser des marques. La sueur coule entre eux. Noah sent les couilles de Léo se resserrer contre lui, la queue gonfler encore.
Je vais jouir en toi, halète Léo. Et tu vas rester là, plein, le cul contre la vitre, jusqu’à ce que ça coule sur tes cuisses. Tu montreras ça. Tu me montreras ça.
Oui. Oui, viens. Je veux le sentir. Je veux que ça dégouline pendant que je jouis.
Léo jouit en grondant, hanches collées, à longs jets que Noah sent pulser au fond de lui. Il ne se retire pas. Il reste planté, tremblant, et regarde par-dessus l’épaule le sperme qui n’est pas encore visible, seulement deviné. Sa main rejoint celle de Noah sur la queue. Ils branlent ensemble, vite, la paume de Léo plus large, plus rude. Noah se voit : bouche ouverte, joues rouges, le corps de Léo soudé au sien, la rue noire derrière le reflet comme une salle obscure.
Il jouit contre la vitre. Le sperme gicle, blanc, épais, en traînées sur le verre froid, sur ses doigts, sur ceux de Léo. Il en met partout, les genoux qui flanchent, Léo qui le retient et qui rit, essoufflé, encore dur à moitié en lui. Une goutte descend le long de la baie. Dehors, rien. Dedans, tout.
Léo se retire doucement. Noah sent le vide, puis la chaleur qui coule, exactement comme promis, le long du sillon, sur les couilles, sur l’intérieur de la cuisse. Léo le tourne, le plaque dos à la vitre maintenant, et s’agenouille. Il ne nettoie pas. Il regarde. Il écarte les cuisses de Noah des deux mains et contemple son propre sperme qui perle à l’anus, qui file, qui brille sous la lampe. Noah, exposé, les bras le long du corps, le laisse faire. Le fantasme n’est pas fini parce que les queues ont joui. Il dure tant que le regard dure.
Reste ouvert, dit Léo, la voix cassée de tendresse sale. Un peu. Encore. Je veux voir ce que je t’ai mis.
Il passe la langue, une fois, large, du périnée jusqu’aux couilles, goûte, grogne. Noah sursaute, hypersensible. Léo se relève, le sperme de Noah sur la joue, et l’embrasse. Le baiser est profond, maladroit, leurs queues molles qui se frôlent, collantes. Ils rient dans la bouche l’un de l’autre. La citrouille, derrière, est à moitié creusée, absurde, parfaite.
Léo ne ramasse pas le short. Il reste nu devant la baie, une main sur la nuque de Noah, et il allume encore la petite lampe du buffet, celle qui n’éclairait rien. La pièce devient plus claire. Le reflet, plus net.
Halloween, dit-il. On finit la citrouille. Mais tu restes comme ça. Et si une voiture ralentit, tu ne bouges pas. Tu me laisses te montrer.
Noah hoche la tête. Le verre est froid dans son dos, le sperme tiède sur sa cuisse, et le regard de Léo, déjà, recommence à le déshabiller alors qu’il n’a plus rien sur lui. Dehors, une feuille racle le trottoir. Dedans, Léo reprend le couteau, nu, bandant à nouveau à moitié rien qu’à savoir qu’on le voit, et il tend la lame à Noah.
Tiens-le, dit-il. C’est pour ça que tu es venu.