Diario
Ce que Sitges ne dit pas
À Sitges, Marc et Adrián gardent le sel sur la peau et la bouche close. Un loquet trop mince sépare leur hâte du couloir, et cette peur-là leur donne des gestes plus secs, plus affamés.
Le loquet n'a pas la taille d'une promesse. Une languette de laiton, trop mince pour le bois gonflé par le sel, et Marc la regarde comme on regarde une veine trop visible sous la peau. Elle joue dans la gâche. Un coup d'épaule, et n'importe qui entre. La chambre 4 sent le linge séché trop vite et la crème solaire qu'on n'a pas eu le temps de rincer. Les persiennes découpent la fin d'après-midi en bandes chaudes sur le carrelage.
Adrián a encore le short mouillé collé aux cuisses. Le sel a blanchi le duvet de ses avant-bras. Il ne dit rien. Depuis la plage, depuis ce regard trop long entre deux serviettes, ils se sont entendus sans phrase : monter, fermer, ne pas traîner. La pension est pleine. Le couloir du deuxième étage sert de passage aux chambres voisines, aux douches communes, aux hommes qui rentrent du front de mer avec le même sable sous les ongles. Marc pose la paume à plat sur le bois. Le loquet tremble sous ses doigts. Il hoche la tête, une fois. Adrián comprend. Vite. Sans un son qui traverse.
Le premier pas, dehors, les fige avant même qu'ils se touchent. Sandales. Un seau qui cogne un mollet. La voix d'un type qui cherche ses clés, espagnol traînant, trop près. Marc sent son cœur dans la gorge et, plus bas, son sexe qui durcit contre le coton comme si la peur lui servait de main. Il ne parle pas. Parler, c'est du bruit. Quand les sandales s'éloignent vers la douche, Adrián l'attire par la nuque. Le baiser a le goût de mer et de bière tiède. Leurs dents se cognent. Marc étouffe le grognement d'Adrián en lui mordant la lèvre, pas pour faire mal, pour le faire taire. Adrián hoche, les yeux noirs. Oui. À peine un souffle. Encore.
Ils ne vont pas au lit. Le sommier a gémi hier quand ils ont posé les sacs, un cri de ressort que tout l'étage a dû entendre. Le mur, lui, se tait. Marc s'y plaque, omoplates contre le plâtre frais, et Adrián lui baisse le short. Le tissu mouillé racle les poils des cuisses, s'accroche au genou, tombe avec un bruit mou. L'air touche sa queue déjà lourde, le gland luisant, les couilles hautes. Adrián s'agenouille. Ses genoux heurtent le carrelage ; Marc pose aussitôt la main sur le sommet du crâne pour freiner le geste suivant, doigts dans les cheveux courts encore poisseux. La langue est chaude, salée elle aussi. Elle longe le dessous, s'attarde sur le frein, puis l'engloutit.
Marc doit mordre l'intérieur de sa joue. Le plaisir monte trop vite, aigu, presque douloureux, parce qu'il écoute en même temps. Une chasse d'eau. Une porte. La voix qui demande une serviette, plus loin, dieu merci. Adrián suce comme s'il n'avait que quelques minutes, et c'est vrai. Joues creusées, gorge qui prend, salive qui coule et refroidit sur les couilles. Marc baisse les yeux : épaules larges, trapèzes qui roulent, le tee-shirt tendu sur un dos de nageur, les veines du bras quand Adrián se branle en silence, poing serré, le poignet qui racle à peine le sol. L'odeur monte, sexe et sel et après-rasage bon marché. Marc tire une mèche. Adrián lève le visage, lèvres gonflées, un fil de salive entre sa bouche et le gland. Il attend. Marc hoche encore. C'est leur seule langue, maintenant.
Debout, ils se prennent plus mal. Tee-shirt remonté sous les aisselles d'Adrián : torse poilu, pectoraux durs, tétons sombres que Marc pince entre deux doigts jusqu'à sentir le muscle se contracter. Short baissé sur les cuisses épaisses. La queue d'Adrián est épaisse, veinée, le gland déjà humide, les poils du pubis collés par l'eau. Marc la serre, la frotte contre la sienne. Peau contre peau, deux sexes durs qui se cognent, chaleur, le petit bruit mouillé qu'ils n'arrivent pas à supprimer. Il crache dans sa paume. Ce n'est pas assez. Adrián sort de sa poche un sachet volé au distributeur de la plage, le déchire avec les dents. Le plastique claque, trop net. Ils se figent. Rien. Le couloir respire, indifférent.
Marc se retourne, avant-bras contre le mur, cul offert. Les fesses sont fermes, un peu rougies par le soleil, le sillon encore salé. Adrián étale le gel froid. Un doigt. Marc se contracte, puis pousse en arrière pour dire oui avec le corps. Deux doigts. La brûlure est précise, bonne, et la peur la rend plus vive : chaque seconde où ils ne sont pas encore joints est une seconde où la languette peut céder. Il tourne la tête. Leurs regards se croisent. Adrián a la mâchoire serrée, la sueur déjà au-dessus de la lèvre. Je peux ? Le murmure est si bas que Marc le lit plus qu'il ne l'entend. Il hoche. Il écarte les pieds. Il attend la suite comme on attend un coup.
Adrián entre. Lentement d'abord, parce que même la hâte a une limite si on ne veut pas crier. Le gland force, passe l'anneau, et Marc sent tout : l'épaisseur, la chaleur, le poids d'un homme contre ses reins, les poils des cuisses qui grattent l'arrière de ses jambes. Il ouvre la bouche sur son avant-bras et mord. Adrián s'enfonce jusqu'à la base. Ils restent soudés, à écouter. Le pouls de Marc bat dans son cul autour de cette queue. Sa propre verge, coincée contre le mur, laisse une trace sur le plâtre. Il a envie de se reculer, de se faire prendre plus fort, et il n'ose pas. La peur lui serre les couilles, lui monte dans le ventre, se mélange au plaisir jusqu'à ce qu'il ne sache plus lequel des deux le fait trembler.
Un pas. Plus près. Les sandales s'arrêtent devant leur porte, ou devant celle d'à côté : le bois est trop mince pour qu'on tranche. Une main effleure peut-être le chambranle. Le loquet joue d'un millimètre. Marc ne respire plus. Adrián est en lui, dur, pulsant, et l'immobilité est une torture meilleure que le mouvement. Chaque battement devient une caresse qu'ils n'ont pas décidée. De l'autre côté, une voix : Perdón, ¿es la tres o la cuatro? Un autre homme, plus loin, répond que la trois est au fond. Les sandales s'éloignent. Le soulagement leur tombe dessus comme une gifle.
Adrián se retire presque entier et revient d'un coup, plus sec. Marc plaque les deux mains sur sa bouche. Le rythme s'installe, court, affamé : pas de claques de hanches, un roulement profond, le bassin qui broie, les couilles qui viennent taper doucement contre les siennes. Chaque fois que le gland touche le point sensible, Marc voit blanc derrière les paupières. La sueur coule entre leurs peaux. L'odeur devient plus forte, sexe, lubrifiant, sel qui fond. Quand Adrián se penche, Marc tourne la tête et lèche l'aisselle, le goût âcre et chaud, pour se taire avec cette langue-là plutôt qu'avec un gémissement.
Tais-toi, souffle Adrián contre son oreille. Prends-la. Encore. Marc se cambre, pousse en arrière, le prend plus loin. Un cadre bon marché tressaute sur son clou. Adrián pose une main dessus pour l'empêcher de tomber, l'autre autour de la gorge de Marc, pas pour serrer, pour sentir s'il respire trop fort. Le pouce sur la carotide. Le geste est possessif et attentif. Marc jouirait presque de cette main seule. Il se retient. Jouir, c'est du bruit, du sperme, un corps qui lâche. Pas encore. Pas tant que le couloir n'a pas rendu son verdict.
Les genoux cèdent. Adrián le guide vers le bord du lit sans les allonger. Marc s'assoit, cuisses ouvertes, et Adrián reste debout, le soulève un peu par les hanches, rentre à nouveau. Face à face. Marc voit tout : la mâchoire, la sueur, les yeux qui ne quittent pas la porte. Cette vigilance les excite plus qu'une parole. Il se branle entre eux, poing rapide et silencieux, le gland qui frotte le ventre poilu, les abdos durs, la traînée de sel. Leurs bouches se rejoignent pour écraser ce qui veut sortir. Dents, langue, salive, le goût de sa propre queue encore sur la langue d'Adrián. Il croise les chevilles dans le dos large, talons pressés contre les fesses pour le garder dedans, mollets tendus, le muscle qui tremble.
Ils se décalent vers le mur, là où le cadre du lit ne joue pas. Adrián a les mains sous les cuisses, doigts enfoncés dans la chair, et il le pilonne en arcs courts, précis, le même endroit, encore, encore. Le temps se comprime. Dehors, un volet claque. Dedans, le bruit mou de leurs corps, le souffle par le nez, le petit claquement humide qu'ils haïssent et qui les rend plus durs. Marc sent l'orgasme monter comme une vague qu'il n'a pas le droit de crier. Il attire Adrián plus près, bouche contre l'épaule salée, dents dans la peau. Là, articule-t-il sans voix. Ne sors pas.
Il jouit le premier. La bouche écrasée contre le deltoïde, le sperme qui gicle sur son ventre, sur les abdos d'Adrián, chaud, épais, en saccades qu'il accompagne en serrant le cul autour de la queue qui le prend. Cette contraction arrache à Adrián un râle qu'il enterre dans le cou de Marc. Il donne encore trois coups, plus profonds, et jouit en lui. Marc le sent : la pulsation, la chaleur qui se répand, le frémissement des cuisses, le poids soudain d'un homme qui ne se retient plus et qui pourtant ne fait aucun bruit, comme si le silence faisait partie de la jouissance. Ils restent emboîtés. Le couloir, pour une fois, se tait.
Adrián se retire avec précaution. Le sperme coule, tiède, le long de la raie, sur le drap qu'ils n'ont pas protégé. Marc essuie ce qu'il peut avec le tee-shirt abandonné. Ses jambes tremblent. Le sel, sur sa peau, a fondu en sueur. Adrián lui prend le visage, front contre front. Il sourit, bref, affamé encore, pas soulagé. Parce que le loquet n'a pas bougé, et que la peur n'est pas partie avec le plaisir. Elle reste dans la chambre comme une troisième présence, chaude, utile.
Marc reboutonne à peine. Adrián remet son short sans vraiment s'essuyer. Ils écoutent. Une porte, plus loin, se ferme pour de bon. Une douche s'ouvre. L'eau couvre, une minute, le reste du monde. Marc pose deux doigts sur la languette de laiton. Elle joue. Il ne la pousse pas à fond. Pas encore. Adrián comprend, encore. Sa main redescend entre les cuisses de Marc, là où c'est mouillé, là où ça pulse, deux doigts qui recueillent ce qui coule et le ramènent, lents, silencieux, déjà. Dehors, Sitges parle trop fort. Dedans, ils gardent la bouche close. La hâte, elle, n'a pas fini.